| Le droit de prescription est-il à vendre ? |
| Écrit par Matthew Robinson |
| Lundi, 20 Novembre 2006 00:00 |
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En modifiant le code de la santé publique, un amendement au plan de financement de la sécurité sociale remet complètement en cause l'indépendance qui existe depuis de très nombreuses années, pour ne pas dire depuis toujours, entre le prescripteur et le vendeur dans le domaine de la santé en France. Que peut-on attendre de cette décision qui sonne le glas d'un des fondements de notre système de santé, pourtant considéré comme le meilleur du monde ? Discret débat parlementaire autour d'une réforme majeure des rapports entre le commerce et la médecine. Les opticiens vont vraisemblablement obtenir le renouvellement et l'adaptation de la prescription des lunettes dont l'indépendance était jusque-là garantie par les médecins, plus particulièrement les ophtalmologistes, par le biais du code de déontologie médicale et de son article 261.L'amendement voté au Sénat prévoit l'introduction dans le code de la santé publique du texte suivant : Art. L. 4362 10 : "Les opticiens lunetiers peuvent adapter, dans le cadre d'un renouvellement, les prescriptions médicales initiales de verres correcteurs datant de moins de trois ans dans des conditions fixées par décret, à l'exclusion de celles établies pour les personnes âgées de moins de seize ans et sauf opposition du médecin. L'opticien-lunetier informe la personne appareillée que l'examen de la réfraction pratiqué en vue de l'adaptation ne constitue pas un examen médical". L'opticien pourra donc pratiquer un examen de vue afin d'adapter une prescription médicale et de vendre ainsi une nouvelle paire de lunettes qui sera remboursée par la sécurité sociale et les mutuelles. Vaste manne financière pour le monde de l'optique puisque le surcoût pour l'assurance maladie, lié à ces nouveaux remboursements, pourrait être estimé à 10 millions d'euros. Il sera de plus de cent millions d'euros pour les mutuelles. Il est probable que cela aura une répercussion rapide sur l'aggravation du déficit de la sécurité sociale et sur l'augmentation du montant des primes des mutuelles, situation étonnante dans le contexte économique actuel. Les rapports entre l'assurance maladie et les opticiens sont décidément bien particuliers. La convention nationale des opticiens, conclue le 14 octobre 2003 entre, d'une part, les caisses nationales d'assurance maladie et, d'autre part, la Fédération nationale des opticiens de France et l'Union nationale de l'optique mutualiste s'est substituée à tout accord national, régional ou local qui aurait été conclu antérieurement pour organiser les rapports entre l'Assurance Maladie et cette profession2. En se référant, par exemple à son article 13, il est étonnant de voir que des opticiens affiliés à des complémentaires santé puissent communiquer sur les avantages financiers qu'ils offrent à leurs clients. Cet article stipule que les opticiens s'interdisent : "[…] les procédés destinés à drainer la clientèle par des moyens tels que remises ou avantages en nature ou en espèces […]. Cela fait aussi sourire quand on voit à la devanture de nombreuses boutiques d'optique, reprenant en cela de grandes campagnes médiatiques. La publicité des opticiens sous surveillance
La situation va être tout aussi intéressante au regard de l'amendement qui nous occupe et de cet article 13 puisque les opticiens s'y interdisent aussi : "l'encouragement, gratuit ou en échange d'avantages en nature ou en espèces, de la prescription ou du renouvellement d'une prestation plus coûteuse que celle nécessitée médicalement par l'état de l'assuré". Il y a vraisemblablement là des incohérences auxquelles l'assurance maladie ne semble pas s'être opposée. Ces nouvelles responsabilités confiées aux opticiens ne vont pas manquer d'accroître les risques couverts jusque-là par leurs assureurs. En plus d'un nouveau devoir d'information introduit dans la Loi pour les opticiens, à l'origine de multiples condamnations pour les médecins , on peut être certain que va se poser la question de l'obligation de résultat lors d'une adaptation de la prescription initiale lors d'un renouvellement de lunettes. La jurisprudence a montré que l'ophtalmologiste n'avait qu'une obligation de moyens pour la prescription des verres correcteurs. Mais qu'en sera-t-il pour l'opticien qui, en plus de réaliser l'examen de vue à l'origine de la modification des verres, sera le vendeur ? Sans parler de la responsabilité de l'opticien dans un éventuel retard de la prise en charge d'une pathologie oculaire grave : les jurisprudences et la réaction des assureurs vont être passionnantes à étudier. Si l'on fait confiance aux opticiens pour être prescripteur et vendeur, au principe de l'égalité devant la loi, il est logique de se demander pourquoi ne pas faire confiance aux médecins, habitués à l'éthique et à la déontologie, pour avoir eux aussi un rôle de vendeur. D'autres pays européens ont déjà modifié leur législation dans ce sens. Les médecins français n'ont pas ce droit actuellement sur le principe de l'indépendance de la prescription et de la vente.
1 : Article R.4127-26 du code de la santé publique : "Un médecin ne peut exercer une autre activité que si un tel cumul est compatible avec l'indépendance et la dignité professionnelles et n'est pas susceptible de lui permettre de tirer profit de ses prescriptions ou de ses conseils médicaux". 2 : Convention opticiens-Assurance Maladie sur www.ameli.fr. 3 : cf. l'article intitulé "Etat du droit et optométrie en 2008". |
| Mis à jour ( Jeudi, 13 Novembre 2008 19:27 ) |
















